Camping-Cars sur les Routes de la Soie et du Monde.

Nous quittons Montpellier le 19 Novembre 2009. A la frontière espagnole nous rejoignons Claude qui sera notre guide attentionné durant tout le voyage puisqu’ il connaît parfaitement le Mali et le Burkina ; il fait équipe avec Denis, notre compagnon durant un mois. Nous partons avec Bill le T5 4 motions mais relooké en Allemagne (blindé, rehaussé, boîte de vitesse changée). Claude a un Toyota avec une tente de toit.
Nous traversons rapidement l’Espagne, Algeciras puis Tanger avec les désagréments habituels à la frontière. Passons sur la traversée du Maroc ... Nous ferons un détour par Dakhla pour Denis qui découvre le pays. La falaise et la lagune sont toujours aussi belles et par chance en cette saison, désertes car les gros camping-cars ne sont pas encore arrivés.
Attente interminable aux frontières, il commence à faire chaud, le «no man’s land» ne s’est pas amélioré depuis notre dernier passage, mais on ne passe plus par la plage et la route goudronnée nous amène à Nouakchott sans problème. Nous trouvons sans trop de mal le campement Menata, chez la belle Olivia : la cour est petite et les voyageurs en ébullition : trois Espagnols d’un convoi humanitaire ont été enlevés la veille par al Qaîda. La nouvelle fera les gros titres des journaux le lendemain.
On nous conseille d’être prudents sur la Route de l’Espoir qui va nous mener au Mali, mais qu’est-ce que ça veut dire être prudent sinon ne pas rouler de nuit ?
Boutilimit, Aleg, nous égrenons les Km et les contrôles de police (15 par jour), la route est étroite, très dégradée sur les côtés ce qui rend les dépassements périlleux, beaucoup de carcasses de voitures mais aussi de chameaux sur les bas-côtés. Après Aleg surprise de trouver des lacs résiduels car il a beaucoup plu cette année, les champs sont d’un vert tendre surprenant.
Après Sangafara et une nuit sous un beau clair de lune nous prenons l’embranchement vers Moudjéria pour une incursion dans le beau Massif du Taggant (ce qui veut dire le pays de la pierre). Là, les Berbères ont longtemps résisté aux Arabes et à l’Islam avant de se laisser intégrer, c’est un pays riche en cultures car l’eau ne manque pas. Après un joli cordon de dunes blondes nous découvrons Moudjéria blottie au pied de la falaise, une source, quelques palmiers et nous entamons la montée vers la passe d’Achtef, de là haut, vue superbe sur la mer de dunes.
Au petit village de N’beika, cerné de mares couvertes de nénuphars les enfants nous entourent, nous montrent leurs cahiers, les filles, visages découverts rient et côtoient les garçons. Un guide nous propose de nous conduire jusqu’à la guelta qui abrite les crocodiles mais la piste est inondée et les crocodiles ne sortent que la nuit ! Tant pis on reviendra ! Demi-tour pour retrouver la route principale ; les contrôles sont toujours aussi nombreux, à chaque fois on nous demande «un petit cadeau », on distribue parcimonieusement stylos, crème pour la peau et Doliprane (il en faut pour tout le monde).
Le lendemain, on apprend qu’un Français a été enlevé au Nord de Tombouctou, la région est bouclée et interdite pour le moment. Bon! On continue malgré les coups de fil alarmistes de la famille. Entre Kiffa et Ayoun la route est très mauvaise, cassante avec de gros trous dans le goudron. Nous faisons le plein, les courses. La ville est sale, nous marchons sur des épaisseurs de plastiques, cartons et autres choses non identifiables.
Nioro du Sahel, ça y est nous sommes au Mali ! Denis découvre son premier baobab, cet arbre étrange qui semble planté à l’envers, ses racines dressées vers le ciel.
Au Mali les grands axes routiers sont goudronnés mais nous ne
sommes pas là pour avaler des Km sur le goudron. Après Kolokani
nous prenons donc des pistes qui nous conduisent de village
en village au rythme lent des ornières et passages sablonneux. Ici,
pas de touristes, les enfants nous escortent en criant « Toubabou,
Toubabou ! ». Les villages sont prospères, les pluies ont été abondantes
et les récoltes de mil aussi .Seul problème récurrent, les
ordures ! Si rien n’est fait, un jour l’Afrique sera submergée par une
marée de plastiques.
Le soir, Claude nous trouve toujours un endroit isolé, une gravière bien propre où nous nous installons pour la nuit ; quand c’est possible Jacques fait un feu. Je fais équipe avec trois hommes mais ça va, ils sont très supportables ! Les menus sont simples : à midi il fait trop chaud pour cuisiner, alors on alterne sardines ou thon, une tomate, un oeuf dur et une banane, le soir c’est pâtes ou riz avec ce qu’on a puisé dans nos réserves. Parfois quand on trouve un campement on apprécie les poulets bicyclettes, ils ont beaucoup couru, sont minuscules mais délicieux !
Souvent à midi ou le soir nous avons des visites : des chasseurs, fusil d’un autre âge sur l’épaule viennent nous saluer, des Peuls toujours distants nous font des signes amicaux, une fois c’est un vieil homme qui s’approche, il comprend trois mots de français et dix d’anglais, il nous dit avoir échappé à un massacre dans son village au Nigéria et nous montre à l’appui le coup de machette qui traverse son torse, une autre fois c’est un instituteur qui nous parle de ses conditions de travail : trente à quarante élèves le matin et trente autres différents l’après midi ! Les dictionnaires que j’ai apportés sont de petits cadeaux très appréciés.
Enfin nous atteignons les rives du Niger, nous sommes à Niamina, pas de bac pour traverser, on nous en promet un plus loin que nous chercherons en vain. Le Niger à cet endroit est impressionnant mais pas très profond, dans la lumière déclinante un attelage de boeufs traverse à gué, scène bucolique d’un autre âge. Nous n’irons pas plus loin ce soir là. Le lendemain à Markala, nous trouvons un pontbarrage style Eiffel ; les eaux sont poissonneuses, il suffit de jeter un fil. Le poisson est partout sur les étals des femmes, frais, grillé, séché, boucané, au goût de chacun.
Quelques jours plus tard nous sommes à Djenné, ville classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. La célèbre mosquée en banco a subi les outrages des dernières pluies, tout un côté a fondu mais déjà des équipes s’activent à la reconstruction. On flâne dans les ruelles, découvrant les belles maisons soudanaises, les petites cours intérieures et les ateliers de tissage. Sur une jolie place, la maison où séjourna René Caillé lorsque malade du scorbut une vieille femme le soigna en cachette.
Nous prenons le bac pour quitter Djenné, direction Mopti mais pas par la route bien sûr, nous zigzaguons sur les digues étroites et pas mal défoncées mais le spectacle de milliers de boeufs en route vers le fleuve valait le détour.
Voici Mopti, la belle, la crasseuse, un foisonnement de couleurs,
d’odeurs, de bruits… ça bouge, ça fourmille sur les quais autour
des immenses pinasses qui transportent poissons, marchandises et
passagers. Toutes les ethnies se retrouvent là, Bozos pêcheurs et
piroguiers, les pasteurs peuls, les commerçants, quelques Touaregs
venus du Nord vendre leurs bijoux d’argent. Nous nous mêlons
à la cohue, visitons la ville, faisons la traditionnelle balade en pirogue
sur le fleuve, dégustons le «capitaine» au célèbre Bar Bozo.
Mopti séduit, Mopti étourdit mais on est heureux de la quitter pour
retrouver le calme de la brousse.
Maintenant nous abordons le pays Dogon ; passage à Sévaré pour faire provision de bananes, tomates, pain et renouveler les réserves de boîtes de sardines et pour une fois on rajoute même quelques bières.
Bandiagara est la porte d’entrée du Pays Dogon, nous quittons la
route pour une piste agréable qui nous conduit à Songho. Le village
est le seul qui se soit converti à l’Islam. Il n’en conserve pas moins
les fétiches, les masques, les interdits et la grotte sacrée où ont lieu
tous les trois ans les initiations et les circoncisions.
Dans le dédale des ruelles tout est symbole, le moindre objet renvoie
à une totalité dont l’homme n’est qu’un chaînon. Les greniers
sont masculins ou féminins, les bonnets des hommes à quatre pompons , la couleur et les motifs des pagnes des femmes ,
appelés «bogolans», tout est chargé de sens. Nous admirons
les« togouna », cases à palabres, nous distribuons force noix de
cola aux vieux qui n’attendent que ça.
Les difficultés commencent un peu plus tard pour rejoindre Sangha :
40 Km de piste très dégradée. On avance à petite vitesse, il fait très
chaud, la fatigue se fait sentir et on est soulagé d’atteindre enfin le
village.
Sur la place du village a lieu un spectacle de masques pour quelques
touristes. Rien d’authentique bien sûr et c’est avec de telles
« dogonneries », comme a dit un ministre, que le pays risque de
perdre son âme pour la manne du tourisme.
Marcel Griaule, l’ethnologue a résidé ici, il est devenu une figure
tutélaire pour tous les Dogons, il est vrai qu’il leur a apporté leurs
trois sources de richesses : l’irrigation, la culture des oignons et le
tourisme.
Le lendemain après avoir admiré la vue superbe que l’on a du haut
de la falaise, nous amorçons la descente. La piste fut autrefois
cimentée mais les pluies ont tout emporté et les cailloux se dressent
bien droits sous nos roues. Prudence ! Nous voici en bas. Les
villages s’étagent dans les éboulis de la falaise, à peine distincts
des rochers.
Les Dogons sont arrivés il y a 700 ans pour fuir l’islamisation, ils ont
chassé les premiers habitants, les Tellems qui étaient troglodytes et
sur lesquels on sait très peu de choses.
Les Dogons ont su garder une cosmogonie élaborée, leurs us et
traditions dans une société très structurée mais pas aussi idyllique
que Griaule l’a dépeinte. Nous visitons les plus beaux villages en
escaladant les rochers par 38° sous la conduite d’un guide pour ne
pas violer les interdits.
Soudain la piste est coupée par des coulées de sable ; pas d’autre solution
que de franchir le cordon de dunes qui s’étend sur notre gauche
et de redescendre plus loin. Claude qui a déjà dégonflé nous ouvre la
voie avec le Toyota, Jacques sans avoir dégonflé s’élance à son tour
et voilà Bill qui avale sans faiblir la montagne de sable ! Nous roulons
un moment sur le plateau d’où la vue sur la falaise dans la lumière
rasante de fin d’après-midi est splendide. Mais pour être redescendus
trop tôt nous aurons droit à une nouvelle montée dans le sable !
Nous finirons notre séjour au pays Dogon sans problème.
Sur la route de Bamako nous ferons escale à Ségou, pour moi la plus belle ville de Mali, nostalgique de son passé colonial glorieux, elle s’endort aujourd’hui avec grâce et nonchalance sur les rives du Niger.
A Bamako, nous laissons Denis prendre l’avion du retour et nous poursuivons la route avec Isabelle, la compagne de Claude .
Après avoir laissé Bamako et sa circulation démente, nous prenons la route du sud pour le Burkina. Il nous faudra avant subir l’enfer de 100 Km de piste ondulée dans des nuages de latérite rouge soulevés par les camions, Bill y perdra son auvent arraché par les secousses et nous, nous en sortirons transformés en Peaux- Rouges !
Le Burkina sera pour nous un pays calme et accueillant. Nous séjournerons d’abord dans le sud-ouest, la région de Banfora dont la falaise est presque aussi belle que celle du pays Dogon, les touristes en moins ! Nous roulons sur des pistes bien tracées et ombragées au milieu des champs de coton.
Nous passerons Noël près du lac aux hippopotames de Tangréla : champagne et foie gras au menu, ce qui nous change de la boîte de sardines quotidienne.
Nous avons aimé Bobo-Dioulasso, ses bâtiments coloniaux traditionnels, la gare qui rêve de sa splendeur passée, la Poste, le Tribunal, le marché couvert et ses villas débordantes de bougainvillées.
Nous descendrons ensuite vers Gaoua pour explorer le pays Lobi et ses étranges cases forteresses. C’est un pays très christianisé mais qui n’oublie pas ses traditions animistes, on pratique le culte des ancêtres et on sacrifie aux esprits.
En remontant vers Ouagadougou Jacques retrouvera avec émotion la piste qu’il a empruntée avec sa 2 CV, lors de sa traversée du Sahara, il y a …37 ans !
De retour au Mali nous fêterons le jour de l’an tous les quatre dans une cour de maison avec une bonne bouteille de Bordeaux et une pintade rôtie qui n’était pas de la première jeunesse.
Dernier passage à Bamako et il faut songer à prendre le chemin du retour.
Après Kita, nous suivons le cours de la Bafing qui en rejoignant le Bakoye formera le Sénégal. Problème : en arrivant à Massina il n’y a ni bac, ni pont pour traverser le fleuve, il faut emprunter le pont de chemin de fer. Nous enjambons donc un rail, laissant les roues gauches en contre bas sur les traverses. Emotion garantie ! Ça penche, ça cahote, c’est long, très long et on prie le ciel pour qu’aucun train ou véhicule ne s’engage en sens inverse. Ouf ! On est passé ! Nous poursuivons sur des pistes parfois sablonneuses, parfois caillouteuses, toujours à petite vitesse mais sans difficultés majeures. Les champs sont bien cultivés, les pluies ont été abondantes cette année et nous trouvons toujours un manguier ou un caicédrat pour nous abriter à midi ou au bivouac.
Bientôt il nous faut traverser le Sénégal, pas de pont mais un bac dont le moteur est en panne ! Après moultes palabres nous traverserons à la force des perches et ce sera un instant magique dans le calme et le silence du jour qui tombe au milieu des oiseaux et des pirogues des pêcheurs.
Nous poursuivons et passons le grand barrage de terre de Manantali qui irrigue toute cette région du Mali.
Se pose ensuite la question d’aller ou non aux Chutes de Gouina.
Les renseignements divergent, pour certains la piste est très dégradée
et impraticable. Bon ! Le mieux est d’aller voir ... On verra !
C’est rude en effet et nous mettrons l’après-midi pour franchir les 15
Km de ce qui ressemble souvent à un lit de torrent asséché. Mais à
l’arrivée, quelle récompense ! Ce n’est pas le Niagara mais ce sont
de belles chutes en arc de cercle dans un paysage sauvage et le
spectacle est pour nous seuls. Nous ferons là une halte repos, lavage, baignades
et dégustation de poissons que les pêcheurs nous apportent le matin.
Nous repartirons par une autre piste, plus longue mais moins rude.
La végétation est dense, nous disparaissons parfois dans les hautes
herbes.
Plus loin, nous ferons halte aux rapides du Félou sur lesquels les Chinois s’apprêtent à construire un immense barrage qui va noyer la région et bouleverser le mode de vie des habitants, lesquels, bien sûr, n’ont pas été consultés !
On ne peut quitter le Mali sans s’arrêter à Médine (12 Km de Kayes). Le fort en cours de restauration fut construit en 1855 par Faidherbe pour consolider l’avancée des Français vers le Soudan. Il eut à subir un long siège mené par le Toucouleur El hadj Omar Tall. Le petit cimetière français aux nombreuses tombes envahies par les herbes folles témoigne de la violence des combats. C’est un site émouvant et on a une pensée pour ces garçons de 20 ans venus mourir là ! Pour la petite histoire, on dit que de 1940 à 1945 le fort abrita les stocks d’or de la Banque de France bien à l’abri dans ce coin perdu !
Nous passons la frontière le 15 janvier. L’essentiel de notre voyage se termine. Nous ne ferons que traverser le Sénégal de Tambacouda à St-Louis, non sans nous arrêter dans quelques lieux et villes si chargés de souvenirs heureux pour nous, mais ceci est une autre histoire !
Nous n’aurons aucun problème pour retraverser la Mauritanie et le Maroc.
Au total, plus de 15 000 Km parcourus avec un véhicule qui nous a donné entière satisfaction : pas une crevaison, pas le moindre ennui mécanique et pourtant il a été mis à rude épreuve aussi bien dans les dunes que sur les cailloux. Le VW T5, dit Bill, est vraiment un super véhicule !
Le Mali et le Burkina peuvent se traverser par les grands axes qui sont goudronnés mais ça n’offrait aucun intérêt pour nous, nous avons voulu voyager au plus près de la population et du pays sur les pistes loin de tout circuit touristique. D’ailleurs des touristes, là où nous sommes passés nous n’en avons vu aucun !
Ce voyage qui nous a comblés n’a pu se faire que grâce à notre ami Claude qui connaît les deux pays de longue date, a gardé des contacts dans plusieurs villages où nous avons été reçus, ainsi qu’à Bamako où nous avons partagé la vie d’une famille malienne.
Merci à lui !